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Six mois après Matthew, une crise alimentaire et nutritionnelle s’amorce en Haïti : il est urgent de réagir

Port-au-Prince, 4 avril 2017 – Le 4 octobre 2016, l’ouragan Matthew de catégorie 4 a frappé Haïti. L’œil de l’ouragan a directement touché les départements du Sud, de la Grand’Anse, mais a aussi provoqué d’importants dégâts dans les Nippes et les zones côtières des départements du Nord-Ouest, de l’Artibonite et de l’Ouest. Cette catastrophe a frappé le pays à une période de grande vulnérabilité, suite à trois années de sécheresse sévère, liée au phénomène El Niño, entre autres aléas naturels récurrents. La situation d’insécurité alimentaire, déjà préoccupante en Haïti, puisque 47,5% des familles étaient touchés par l’insécurité alimentaire dans les zones affectées par la sécheresse (CNSA, 2015), a été considérablement aggravée. Actuellement, 1.5 million de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire et 280 000 personnes en insécurité alimentaire sévère, selon la dernière analyse conduite par la Coordination Nationale pour la Sécurité Alimentaire (CNSA, 2017).

L’ouragan a eu un impact particulièrement dévastateur sur la production alimentaire : deux exploitants agricoles sur trois ont subi des dégâts sur leurs parcelles et ont perdu au moins les trois quarts de leurs stocks, et deux tiers des animaux d’élevage ont été perdus. Les destructions massives des plantations, des stocks de récoltes, plantules et semences, des systèmes d’irrigation, des pistes rurales, ainsi que la perte des équipements de base et la dévalorisation des sols ont conduit à une immobilisation des systèmes alimentaires haïtiens. Cela est d’autant plus inquiétant que les trois départements les plus touchés par l’ouragan, la Grand’Anse, le Sud et les Nippes étaient les greniers à grains d’Haïti, et produisaient à eux seuls plus de 85% des cultures de maïs, de riz, de sorgho, de haricots et de pois, et près de 40% de la production nationale de fruits (CNSA, 2016).

À cela s’ajoutent les conséquences de l’ouragan sur les moyens d’existence et le capital des familles, et donc sur leur accès aux produits alimentaires. Les destructions et la perte de matériel ont eu un impact direct sur les moyens de production des populations et sur la déstabilisation des chaînes de valeur. La majorité de la population des zones impactées a perdu ses sources de revenus, notamment dans les secteurs de l’agriculture, la pêche, l’élevage et le petit commerce. Au niveau national, l’agriculture génère la moitié des emplois, jusqu’à 66% en zone rurale. Les conséquences sur l’économie familiale se répercutent directement, entre autres, sur les ressources naturelles restantes sur lesquelles la pression exercée menace leur pérennité et donc l’avenir des services écosystémiques.

Par ailleurs, les familles ont directement été touchées par la hausse des prix de la nourriture. L’ouragan a dévasté les cultures d’ignames, de bananes et de pois noirs, habituellement récoltés en octobre/novembre ; les produits saisonniers habituels étant donc très peu disponibles, la population est forcée d’amplifier sa dépendance déjà considérable et déstructurante aux produits importés, dont les prix ont de surcroit augmenté de 15 à 20% après l’ouragan (CNSA, 2017). Près du quart des familles consacrent d’ordinaire plus de 65% de leurs revenus à la nourriture (CNSA, 2016), ce qui témoigne de leur importante vulnérabilité économique. Cela limite leur capacité à accéder à d’autres biens et services essentiels ainsi qu’à relancer et reconstruire leurs moyens de subsistance.

Ces facteurs ont entraîné la crise alimentaire et nutritionnelle actuelle qui affecte chaque jour une plus large partie du territoire national. Si les opérations humanitaires d’urgence post-Matthew ont permis de soulager temporairement une partie de la population dans ce contexte particulièrement difficile, le manque d’actions structurantes de long-terme retarde dangereusement le relèvement agricole et économique des populations ainsi que la réhabilitation des chaines de valeur.

La CNSA prévoit que la crise durera au moins tout au long de l’année 2017. Les efforts doivent s’amplifier et se concentrer autour d’un consensus promouvant la coordination et l’articulation entre les acteurs et les institutions publiques.

Aujourd’hui, les institutions et les acteurs nationaux, soutenus par les signataires de cette note de plaidoyer, appellent à une mobilisation collective pour réagir immédiatement à la gravité documentée de la situation et à sa détérioration annoncée dans les prochaines semaines. Les parties prenantes doivent se rassembler pour définir une stratégie pour prévenir un nouveau désastre humanitaire en termes de sécurité alimentaire et nutritionnelle.

Nos recommandations :

– Intégrer structurellement l’approche de la Gestion des Risques et des Désastres dans tous les secteurs et la prise en compte du changement climatique dans les plans et investissements nationaux.

– Systématiser l’implication et les partenariats avec les acteurs et institutions locaux, supporter les efforts des acteurs à l’échelle communautaire et nationale, veiller à l’adéquation des programmes avec les recommandations de la CNSA et du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR).

– Appuyer la gouvernance inclusive des acteurs des chaines de valeur (organisations communautaires de base, coopératives, institutions publiques décentralisées et centrales, secteur privé, secteur académique, etc.) et au partage des informations à l’échelle nationale.

– Donner une attention particulière à l’adaptation des calendriers saisonniers haïtiens et à l’accompagnement de proximité dans la planification agricole.

– Intégrer la problématique des moyens d’existence à celle de la sécurité alimentaire.

– Se baser sur les principes de l’agroécologie, de l’agroforesterie et de l’approche filière (pêche, café, cacao, fruits, riz, arachides, etc.) intégrée à l’échelle des bassins versants du territoire national.

– Soutenir l’élaboration des plans d’aménagement territoriaux.

– Prioriser les plus vulnérables (enfants de moins de 5 ans, femmes enceintes, situation de handicap…).

– Prendre en compte la composition des ménages, le genre et la jeunesse.

– Promouvoir la gestion durable et inclusive du système semencier national.

– Développer des méthodologies intégrées de gestion des ressources naturelles dont les ressources en eau.

– Assurer l’amélioration de l’accès à l’eau potable et aux infrastructures sanitaires.

Signataires :

 

 

 

Références :

« Enquête de la sécurité d’alimentaire d’urgence post-Matthew, EFSA Phase 1 », Janvier 2017

« Cadre intégré de la sécurité alimentaire IPC 1 et IPC2 : situation actuelle et situation projetée », CNSA, Février 2017

« Plein feu sur la sécurité alimentaire en Grand’Anse » ; CNSA et MARNDR, Mars 2017

« Analyse de marché – post ouragan Matthew » CNSA, MARNDR, FewsNet, CARE, Octobre 2016